De Degrelle à Quenelle, l’impossible duperie ! – Mai 2014.

L’humoriste Dieudonné a inventé le geste, celui-ci s’est propagé comme une MST, comme une odeur d’urinoir public.

Pour ceux qui l’ignorent encore, il s’agit du salut « inversé » nazi remis au goût du jour et déguisé à raison de la répression des Code Pénal belge et français. Qualifié de salut « antisystème » par son inventeur, le message n’en reste cependant pas moins clair.

Alors, puisque la parole de B. BRERCHT était prophétique, mais que les goulags ont définitivement décrédibilisés les contestataires d’après 41 et que la gauche bobo se sent gênée aux entournures par une couleur alibi d’un prétendu humoriste, ignorant que le rire peut tuer, il faut bien dire les choses à nouveaux. Car si, au nom de la sacro-sainte liberté d’expression, tout peut être dit, encore faut-il entendre ce que les mots disent. Il n’est pas question ici de passé mais de futur ; la première erreur serait de considérer que ce geste serait une mémoire, une injure un peu poisseuse d’une époque par définition révolu, et de n’y voir qu’une provocation adulescente, une poussée d’acné d’humour douteux et mercantile sur un fait de l’Histoire.

Le nazisme est  une idéologie politique totalitaire, une religion athée,  une manière de penser le monde et une volonté de l’asservir à ses vérités… comme d’autres. Le nazisme n’a pas fait plus de mort que les goulags ou que la conquête de l’ouest et moins encore que les razzias des chasseurs d’esclaves du 18 ° siècle. Le nazisme n’a pas inventé les camps mouroirs, ce sont les anglais pendant la guerre des boers, ni le génocide pratiqué par les aztèques bien avant l’homme blanc, ni le crime de penser autrement codifié par l’inquisition, ni les expériences biologiques développées par l’unité 731 japonaise, ni le massacre des villes comme Nankin , Carthage ou Alésia , ni le massacre des prisonniers de guerre comme à Katin ou comme les français de Waterloo abandonnés sur une ile inondé à marée haute, ni même encore l’embrigadement des enfants comme la croisade en 1212 et l’usage des khmers rouges. Quant à l’eugénisme, faut-il évoquer vraiment les Spartes et le traitement des handicapés aux USA dans les années ’20, ou des cas sociaux en Suède jusqu’en 1975? Tout cela est connu de l’Histoire, et seuls les sots y voient encore une spécificité du régime nazi. Il n’a pas non plus inventé l’antisémitisme qui d’Isabelle la Catholique au Bâtonnier Picard en passant par l’affaire Dreyfus a éclairé l’Europe, l’Ukraine et la Russie de bûchers, bien avant l’embrasement du Moyen-Orient. Pas plus que le nazisme n’a inventé la notion de « races » humaines, ni l’échelle de qualité et de valeur liée. Pas plus qu’il n’est responsable des arméniens. Tout cela est au monde bien avant 1923.

La question n’est pas là. Ce ne serait pas l’horreur qui serait spécifique, mais c’est le soutènement de celle-ci, par ailleurs singulier mais aux manifestations multiples : les races ? Tout serait dit ? La perspective semble bien plus complexe. Le nazisme se fonde principalement sur la notion de races non pas « humaines » mais humanoïdes. Pour le nazisme, l’aspect humain n’est pas l’humain ; il n’y a pas de crime contre l’Humanité à Auschwitz, car aucun humain n’y est mort… tout simplement ! Pas plus que les marchandises mortes, le bois d’ébène,  jetées des bateaux voguant d’Afrique vers les Amériques. Auschwitz, ce n’est qu’un abattoir pour non humain ; pas plus, pas moins. Ainsi est postulé comme double vérité l’existence d’espèces humanoïdes différentes et une exclusivité raciale qualificative humaine réservée à l’arien. Ceci explique qu’au regard de cette conception, les relations « interraciales » soient considérées comme semblables à la zoophilie… pas moins. Ainsi, les lois raciales de Nuremberg deviennent affreusement logiques.

Cependant, rares sont les situations où un peuple a sacrifié ses « untermeschen » pour rien ! Même les incas y trouvaient une raison divine. L’anéantissement comme seule perspective, comme dernière étape nécessaire, comme unique objectif, même au prix d’y monopoliser des troupes et des moyens en pleine guerre n’est cependant pas absurde, il est terriblement logique.  Là, est l’enjeu, là, est le logos nazi, non pas dans la « race », mais dans la guerre des races ou plus exactement dans la défense de la seule race humaine légitime par tous les moyens, y compris une industrie de mort. Dans la cosmogonie nazie, la supériorité des ariens n’est rien ; c’est la nécessité absolue de répondre à un combat à mort qui est le moteur de la pensée. C’est se tromper lourdement que de croire que le nazisme défend une supériorité raciale et a pour conséquence un génocide. C’est l’inverse. Le nazisme, c’est un cauchemar éveillé et collectif d’une prise de conscience de l’urgence d’un combat vital pour la survie des ariens porteurs d’une supériorité de destin mise en péril. Celle-ci est le but, pas la cause. Ce n’est pas le mépris des juifs, que du contraire, en tout cas pas aussi simplement. C’est voir en eux un ennemi mortellement dangereux, dont il faut se défendre, sous peine de se faire exterminer. Si l’arien idéal était à ce point supérieur, il n’y a ni crainte ni génocide. C’est parce qu’il faut assoir l’existence menacée de l’arien que le génocide existe. Voilà l’idéologie, et voilà pourquoi il faut évidemment tuer les enfants et les femmes… en priorité ; il faut éradiquer la menace future que constitue l’autre, le différent par nature dangereux. Erreur donc de croire que la question nazie porterait uniquement sur l’existence de races humaines différentes. L’axiome est ailleurs, il porte sur le combat mortel inévitable et nécessaire entre l’arien et les autres espèces, et suppose l’impossibilité d’une coexistence pacifique. Voilà aussi pourquoi les priorités étaient réservées à la vraie guerre (les trains prioritaires n’étant qu’un exemple), la seule importante, la seule collectivement et historiquement vitale. Voilà pourquoi le peuple allemand, instrument de cette « vision » est aussi victime, sacrifiable à un dessin bien plus important, transcendant et universel. Et voilà encore pourquoi d’aucun voit le procès de Nuremberg, non pas comme une leçon, mais un simple épisode, une défaite d’une guerre millénaire bien loin d’être terminée. Le nazisme, ce n’est ni le racisme, ni la lutte des classes, c’est la lutte des races. C’est même la légitimité absolue de la seule race humaine face aux espèces humanoïdes. Voilà la différence entre Staline et Hitler, et même si l’un comme l’autre voient la Fin de l’Histoire après la victoire, la différence existe, sans y voir de degré, et la comptabilité des morts n’y change rien.

Et il n’est cependant pas permis de laisser croire au génie unique nazi, car ce serait confondre l’espèce avec le genre. Sur ce point, la sacralisation de l’ultime réduit à un temps et un lieu paraît même dangereuse, en ce qu’elle singularise un phénomène qui n’est malheureusement pas unique et rassure faussement sur une impossibilité de résurgence. L’industrialisation nazi du génocide, la shoah, est une spécificité d’ampleur et de méthode technologique, non de pensée. D’autres idéologies s’inspirent de l’idée du nécessaire génocide à la survie des siens. Ainsi, faut-il évoquer le Rwanda et ses machettes. L’autre piège de cette singularisation est l’effet exonératoire. Et voilà la réponse à « Comment un noir pourrait-il être nazi ? » Tel n’est pas le cas et telle n’est pas l’absurde et vicieuse question qui appelle une réponse négative évidente et, dès lors, exonératoire. Réduire la problématique de la guerre des races au régime nazi conduit à l’impossibilité de dénonciation de celle-ci. Par contre, comment un homme actuel peut-il ouvrir les portes de cette guerre de races, comme d’autres le firent dont l’idéologie nazi ? Là, est la question et son actualité ; la réponse est clair : par le rire notamment ! Le rire fédérateur et hypnotique.

On peut ne pas aimer les juifs (les arabes, les noirs, les blancs, les wallons…), on peut se croire supérieur, mais ajoutez la peur, et vous ouvrez les portes d’Auschwitz. L’universelle peur humaine, fruit amer payé à la conscience d’exister, est le terreau nécessaire tout aussi partagé par tous et partout. Car, s’il y a bien une chose commune, une chose partagée dans les sociétés humaines, c’est la peur : peur de l’autre, peur de l’avenir, peur de la mort, de la souffrance, des impôts… La peur est omni présente. La peur liée à la conscience de notre mort est la vérité la plus universelle, intemporelle et collectivement individuelle. Phénomène humain par nature, dénoncée par Nietzsche, comme mère de tous les asservissements, la peur appelle réponses. Elles se trouvent dans toutes les religions en passant par toutes les philosophies, dans toutes les passions, tous les romantismes jusqu’au nihilisme, dans les drogues légales ou pas, jusqu’au  paradoxe du suicide libérant, en passant par les pyramides et les temples, jusqu’à nos cimetières virtuels. Le propos n’est pas de poser un jugement de valeur ; l’omni présence de la peur dans la condition humaine peut simplement se constater.

Une des réponses aux peurs, une des plus belles et d’égale manière la plus universellement humaine, est le  rire. Paradoxe de celui-ci, fruit de sentiments divers, voire opposés comme le bonheur,  la tristesse ou  la peur. C’est peut-être le seul autre commun dénominateur humain, par-delà, les cultures, les histoires, les âges, les sexes, les millénaires… L’humour, le sourire et le rire grandissent l’Humanité, et lui sont en partage. Ils apportent distance et sagesse, relativisent le sort que nous postulons toujours injuste, et permettent au monde d’exister. Ce dont on rit est maîtrisable car maîtrisé, ce dont on rit est libération, résilience, vie, futurs possibles. Le rire, c’est aussi la distance, c’est rendre acceptable ce qui ne l’était pas. Lorsque le rire, le sourire et l’humour communient à la peur, les deux se nourrissent l’un de l’autre. Mais, si le but délirant et chimérique est l’avènement d’un monde sans peur, et que le moyen nécessaire en est la mort de l’autre, l’autre personnifiant cette peur, alors le monstre est lâcher et l’Humanité est en danger, toute l’Humanité. L’impensable, l’indicible banalisé devient proche, acceptable, tolérable, et le sommeil des consciences s’installent sans bruit, tout en douceur, tout en lâcheté confortable. La liberté, qui ne se conçoit que dans la diversité, s’efface alors comme un crépuscule d’été, et quand l’uniformité de la nuit est installée, c’est la surprise du spectateur qui terrifie le plus, lui qui se voyait encore dans la lumière. La guerre des races serait donc risible ; ce faisant d’acceptable, elle devient possible. Et de possible à probable, il y a peu… parfois. Cette guerre des races ne connait pas son vainqueur mais connait déjà ses horreurs. En cela, elle est crime contre toute l’Humanité.

Pour autant, faut-il interdire et remettre d’actualité les lettres de cachets, l’embastillage et la censure préalable, La réponse n’est pas aussi évidente, mais le remède proposé peut être plus dangereux que la maladie, car l’interdiction préalable est attentatoire à la liberté fondamentale d’expression et, dès lors, participe d’un même mécanisme détestable de peur, d’exclusion et de totalitarisme. C’est la censure qui fait le martyr et c’est la censure qui paradoxalement empêche le contre-discours et tue tout autant que la haine. La censure est le piège liberticide qui participe à un système totalitaire. Erreur donc que de répondre à la maladie en bâillonnant le malade. Illusion également car sauf à s’inspirer de régimes détestables ; comment en effet museler internet ? Comment empêcher les diffusions occultes ? L’interdiction et la censure propageront plus surement le discours de haine que quelques spectacles où se réunissent un mélange hétéroclite de frustrés, d’adolescents en mal de provocation et de vrais racistes haineux. Les quelques convaincus le resteront…, quoi qu’on interdise. Il faut donc lutter avec les moyens démocratiques et garantir la Liberté, même et surtout, si elle est utilisée contre ses propres valeurs. La gauche se trompe donc en utilisant ce qu’à d’autres époques elle dénonçait, et ce n’est pas en dépoussiérant l’enfer et une politique de défense préalable du bienpensant, qu’elle les protégera… que du contraire. Les valeurs humaines, seraient-elles tellement fragiles que tout seraient justifiés pour les défendre, y compris à Guantanamo ? Si tel est le cas, alors elles sont déjà mortes et Dieudonné a gagné. La Cour Européenne le rappellera… peut-être…, car c’est bien à la marge que se mesure l’attachement au Principe de Liberté, et de même qu’il fallait juger Dutroux, il ne faut pas interdire Dieudonné.

Monsieur Dieudonné, peu importe que vous appeliez Youssouf celui que d’autres appellent Jésus et d’autres encore Jehova et dont d’autres encore ignorent ou doutent. Peu importe que vos ancêtres aient connus les chaines comme les miens ont vu César les vendre, et peu importe que nos deux pays soient « séparés par la même langue, « comme disait un autre humoriste ».  Vous salissez mon Monde, et je ne vous en reconnais pas le droit. Je vous dis non, vous ne me faites ni rire, ni craindre. Non, vous n’êtes ni « léger », ni « innocent », et votre humour pue le cadavre, non pas ceux des plaines polonaises de 1942 mais ceux à venir. Et si votre rire est preuve d’esprit, que l’on se souvienne qu’à côté des kapos brutaux et incultes, ceux qui pensèrent l’ultime solution, étudiaient la philosophie, la médecine et le droit.
Alors, oubliez la propagande du rire et la posture de victime : tendez le bras, mais avec un peu de hauteur cette fois, vous cesserez au moins d’avancer masqué, car l’erreur est de croire clown, celui qui est messager.

 

Yves DEMANET
Avocat